Etre de quelque part

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Numériser 976 - Version 2

I

        Assis confortablement au salon, les albums de photographies ressortent. De sa voix au timbre chargé d’histoires, Sherif Ahmed parle du temps de la migration, des origines, du destin familial.

     « Je suis né en 1939 à Kolanşam, un village de la municipalité d’Emirdağ en pleine Anatolie. Au village, nous avions notre maison et nos bêtes; j’étais Imam. En 1966, mon frère est parti travailler en Belgique, et comme nous étions orphelins et très liés l’un à l’autre, je me suis senti seul et j’ai décidé de le rejoindre. C’est en 1969 que je laisse provisoirement mon épouse, mes jeunes enfants, mon village natal pour remonter en voiture à travers les Balkans en direction de la Belgique. J’arrive à Namur en décembre, il fait froid, et le lendemain matin à cinq heure, je suis déjà sur un premier chantier. J’ai fait toute ma carrière dans le bâtiment, j’ai passé ma vie à construire. Sur les chantiers, mon frère me traduisait tout, on se débrouillait. Le travail était physique, mais la famille me manquait, c’était la période du célibat comme on disait entre nous. Alors en août 1973, ma femme et mes enfants sont venus à Namur, dans une grande maison rue Courtenay.

     Pour mon épouse, les débuts étaient difficiles car il fallait traverser la barrière de la langue pour les courses et le quotidien, et puis une grande solitude lui pesait car elle n’avait aucune relation professionnelle. Au village, tout le monde se connaissait, il y avait sa maman, ses soeurs, tous ses amis. Au fond, on était dans un entre-deux affectif et géographique. On essayait de revenir régulièrement au pays natal mais c’était coûteux et éprouvant: pour notre premier voyage vers Kolançam nous avons roulé quasi cinq jours à neuf dans une petite voiture, sur des routes aujourd’hui oubliées. Quand on arrivait au village, les gens nous accueillaient avec des larmes de joie, on se retrouvait vraiment car à l’époque il n’y avait pas de téléphone ni Internet.

     Au début à Namur, les gens nous aidaient, nous guidaient vers le bon arrêt de bus, il y avait une générosité malgré la peur de l’étranger qu’on sentait parfois. Comme beaucoup, nous avons été aidé par l’Abbé Strojwas et ses deux secrétaires pour les papiers et un logement. De fil en aiguille, la communauté a grandi et nous avons établi le premier Centre Culturel Turc en 1978 à la rue de l’étoile. C’était une manière pour nous de conserver un peu de nos traditions, de nos croyances, et puis surtout d’avoir un lieu de rencontre pour la communauté. Passé les années quatre-vingt, on s’est tous rendu compte que le retour n’était plus possible et que nos vies étaient ici. Quand je reviens de Turquie et que je revois Namur, je sens que c’est ma maison, le lieu qui m’a donné le pain pour élever ma famille.

     Si je pense à ce demi-siècle d’histoire, c’est comme si j’étais rentré d’une porte et puis sorti par une autre. Tant de choses ont changé, l’individualisme… Finalement, je crois qu’on apportait notre force – on a beaucoup donné de notre personne, mais je dois dire également qu’on a appris tellement dans la rencontre avec les gens. Nous restons fiers de nos origines, mais nous sommes fiers de notre présence en Belgique depuis maintenant quatre générations. »

     On referme les albums, la famille arrive et salue respectueusement et tendrement Sherif Ahmed et son épouse Ayşe. Ils contemplent alors leur histoire familiale qui a fièrement traversé les frontières jusqu’à aujourd’hui.

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II

     L’ambiance est doucement feutrée, apaisante; la prière vient de se terminer. On récite quelques versets du Noble Coran, puis le livre se referme pour laisser place au récit de la vie de Mohamed.

     « Je suis né en 1953 à Khémisset, une ville entre Rabat et Meknès, en pays berbère. Je suis arrivé à Namur en octobre 1971, mais en réalité, nous étions déjà venus en 14-18 et en 40-45 pour nous battre pour la paix et la justice. Après la seconde guerre mondiale, nos anciens combattants ont été oubliés. Et quelques années plus tard, l’Europe s’est souvenue de nous pour reconstruire ce que les guerres avaient dévasté, c’était le grand appel de main d’oeuvre.

Au sortir de mes études, je suis venu en train pour travailler en Belgique car le coup d’état venait de se produire au Maroc et la situation était indécise, on avait peur. Bloqué temporairement à la frontière française, je suis finalement passé. A l’époque, le passeport c’était de montrer des mains dures, marquées par le labeur. Venant d’une petite ville, j’ai préféré venir dans le namurois et puis la Belgique donnait plus de chance aux immigrés. J’ai commencé à Spontin en tirant des lignes de bétons armés. Par après, j’ai un peu travaillé à Ciney puis je suis arrivé dans les Dolomies de Floreffe, à la carrière, puis les Dolomies de Marche-Les-Dames. En 1976, j’ai changé de secteur et je suis rentré aux Glaceries Saint-Roch à Saint Gobin jusqu’en 2010, date à laquelle j’ai pris ma pension.

Au début, la vie quotidienne était difficile. On travaillait beaucoup et on envoyait de l’argent vers le Maroc tout en bâtissant en Europe. En réalité, on a participé à un double effort de construction, ici et là-bas. Je me sentais fort seul car il y avait très peu d’immigrés et on n’avait pas d’endroit pour se rassembler et prier. Heureusement, étant francophone, je pouvais communiquer avec les gens et exprimer mes besoins. Parlant déjà trois langues (l’arabe, le français et ma langue maternelle d’origine berbère), j’avais compris que la langue est une priorité car elle permet la communication et le dépassement de la peur de l’autre.

Je me suis marié en 1983 avec une femme du namurois, mais certains continuaient de dire que je m’étais marié pour les papiers – obtenus déjà depuis 1973! Nos enfants étant entre deux civilisations, nous avions conscience que si chacun tirait de son côté, la feuille se déchirerait. Mais ils ont réussi à réaliser cette complémentarité. Nous avons eu parfois peur pour eux, mais la Belgique a donné une réelle chance aux enfants d’immigrés. A présent, ils font leur vie comme nous avons fait la nôtre.

Quand je regarde ce demi siècle de présence, il y a une évolution vers plus de mixité, et c’est bien. Au début, les mentalités étaient fermées: les bâtiments que nous construisions durement, nous ne pouvions les louer à cause de nos noms de famille. Maintenant avec la crise, nous sommes mis en cause… Mais on est tous des étrangers quand on quitte son quartier. On porte tous le mot « étranger ». D’ailleurs, lors de nos visites aux familles restées au Maroc, on nous appelle « étrangers » ou « immigrés », et ça fait froid dans le dos – c’est comme si je n’étais pas né.  Notre vie s’est faite ici et notre fin ce sera ici. »

     Assis en tailleur, habillé d’une djellaba lignée, le regard se précise devant l’objectif: déclenchement. L’obturateur se referme sur un récit emprunt de mixité et d’ouverture.

Numériser 975

III

        Remontant la rue Rogier en direction de la rue Courtenay, Halil se remémore les souvenirs de son arrivée à Namur. Il pleut, mais au milieu de ses paroles surgit soudain la période ensoleillée de son enfance.

     « Je suis né en 1956 en Anatolie centrale, dans le petit village de Kolanşam, à côté de la ville d’Emirdağ. Je suis l’ainé d’une famille de 7 enfants. Avant qu’on ne parte vers la Belgique, j’aidais mon père comme berger – il y a des loups dans la région. Mon père était parti avec mon oncle pour travailler en Europe et moi je suis parti seul le rejoindre en 1969, j’avais 14 ans.

     Avec ma petite valise, j’ai fait un double voyage: de mon village à Ankara en bus, puis d’Ankara à Bruxelles en avion. J’ai embarqué sans avoir pu prévenir ma mère qui me croyait à la capitale, ni mon père qui ne savait pas que j’arrivais, il n’y avait pas de téléphone. C’est seulement dans l’avion que j’ai réalisé que je ne parlais pas le français. Heureusement, à l’arrivée, on m’a aidé à rejoindre Namur, c’était un dimanche soir, le 3 novembre 1969, il était tard. On a parlé un peu avec mon papa et le lendemain quand je me suis réveillé, il était déjà parti travailler, il y avait cent francs sur la table. En passant la tête par la fenêtre, encore marqué par le voyage, une dame m’a dit « bienvenue ». Notre maison était appelée la maison konak, ce qui veut dire une grande maison de famille, mais aussi un relais, une étape. On pouvait y avoir des renseignements pour s’installer et trouver un travail en Belgique. Mon père sous-louait la maison à différentes familles.

      Le 25 juillet 1972, j’ai commencé à travailler chez un entrepreneur namurois: je faisais la pelle et la pioche, je portais des briques et des blocs. Par la suite, j’ai travaillé sur le chantier du pont de Wépion. En 1975, à l’âge de 19 ans, je suis rentré chez Kraft comme ouvrier. Au début tout se fabriquait encore à la main, puis les machines sont arrivées. Je ne savais pas lire ni écrire le français, mais je connaissais mieux que personne toutes ces machines grâce à ma rencontre avec l’ingénieur d’origine turc qui les programmait. J’ai travaillé 37 ans chez Kraft, devenant délégué syndical de 1986 à 2012.

     Mon épouse est arrivée le 5 août 1975 à Namur. Nous étions du même village, je lui avais dit quand nous étions enfants: « un jour je vais partir avec l’avion qui passe. » C’était difficile pour elle: un nouveau pays, une nouvelle langue, une nouvelle famille. Et elle faisait tout à la main, d’ailleurs la première machine à lessiver est arrivée seulement fin 1989. Elle a beaucoup travaillé et beaucoup donné pour toute la famille.

     Quand j’ai pris ma pension, j’étais fatigué, je suis parti un peu en Turquie, mais après les mois de l’été pendant lesquels les « Belges » se retrouvent là-bas, je ne connaissais plus personne, c’était comme désert, alors nous sommes rentrés chez nous, rue Asty Moulin: notre maison, c’est ici. »

     La discussion se termine, il ne pleut plus. La maison Konak abrite toujours des familles, et juste à côté s’est implantée la nouvelle mosquée albanaise. Un homme en sort et s’adresse à Halil, il connaît bien sa famille. Quelques salutations après, le thé est servi, ça sent bon les retrouvailles.

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IV

  Une porte s’ouvre sur un cabinet dentaire parfaitement agencé et équipé. Entre une pile de dossiers médicaux et différents clichés radios affichés sur son écran d’ordinateur, Selvihan relate posément la trajectoire migratoire de sa famille.

       « Je suis de la troisième génération comme on dit; c’est mon grand-père Isaac qui est venu en Belgique via les accords bilatéraux de 1964 pour travailler dans les mines. Il est venu d’Ankara, en emportant sa femme et ses enfants avec lui. C’était un métier difficile, pénible, il a beaucoup donné. Et ma grand-mère, comme beaucoup d’épouses qui suivaient les maris, a eu difficile au début. Il a fallu tout quitter et assurer la vie de famille dans un pays inconnu, avec une langue qu’elle ne parlait pas. Heureusement, elle était dans un réseau d’amies qui s’entraidaient. Par exemple, pour aller chez le médecin, elle s’arrangeait pour se faire accompagner d’une amie qui parlait un minimum le français. Pendant quelques années, ils ont vécu dans l’idée d’un retour en Turquie, vivant très modestement dans à peine quatre pièces et économisant tout ce qu’ils pouvaient. C’était une période de sacrifice, avec l’idée d’un mieux par après.

A la fin de sa scolarité, mon papa pensait devenir professeur d’anglais. Mais étant encore quelque peu dans cette indécision sur la trajectoire migratoire, il a abandonné ce projet pour travailler tout de suite comme ouvrier et fonder sa famille. Je pense que le basculement s’est produit avec la seconde génération, celle de mes parents, et qu’ils ont reporté beaucoup d’espoirs sur nous. Notre présence en Belgique est devenue une certitude. Ils nous disaient souvent « vous n’avez qu’une porte de sortie, les études! ». Mon papa mesurait bien l’importance d’étudier pour avoir accès à des métiers moins difficiles. Et c’est ce que nous avons fait tous en entreprenant des études supérieures qui vont du droit à la cardiologie, en passant par les sciences économique, et la médecine dentaire que j’ai étudiée à l’UCL. J’ai ouvert rapidement mon cabinet et au début je travaillais sept jours sur sept. A présent que je suis mariée et maman, je travaille moins et privilégie l’équilibre entre vie professionnelle et vie privée.

Quand je regarde ce demi-siècle, je vois beaucoup de changements, de transformations des mentalités, une plus grande ouverture d’esprit. Les mamans par exemple veulent que les filles tiennent debout toutes seules, qu’elles fassent des études. Globalement, il y a une convergence et une vraie rencontre. Je pense que le cliché de l’étranger, il faut l’utiliser. La plupart des gens ne voit pas que c’est une richesse qu’il faut positiver et partager: on a vécu des choses que les autres n’ont pas vécu, on a grandi dans deux mondes, on est riche d’une double culture. Dans la continuité de cette identité mixte, je pense que la quatrième génération sera vraiment actrice de la société, un moteur de diversité linguistique, culturelle et sociale. Comme on dit parfois, c’est la bonne étoile qui revient. »

      La gratitude soudain envahit la pièce. L’envie de remercier les grands-parents, les parents – sans oublier la Belgique. Le besoin de reconnaître et d’honorer le destin de ceux qui l’ont précédée. Le téléphone sonne, un rendez-vous avec un patient est inscrit, notre histoire continue…

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Ces récits migratoires et ces portraits ont été réalisés à l’occasion du cinquantième anniversaire des accords bilatéraux avec le Maroc et la Turquie.

©Régis Defurnaux, toute reproduction ou usage de ces photographies sont interdits sans l’authorization de l’auteur.

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